On parle beaucoup de la naissance des équipes. De la manière dont elles se constituent, dont la confiance se crée, dont chacun trouve sa place. On parle aussi de leur vie, de leurs projets, des tensions qu’elles traversent, des changements auxquels elles doivent s’adapter.
Mais on parle beaucoup moins de leur fin.
Et pourtant, une équipe peut se terminer. Parce qu’un projet arrive à son terme, parce que l’entreprise se réorganise, parce qu’une activité s’arrête ou parce qu’une nouvelle stratégie conduit à faire autrement.
Une équipe peut avoir des projets pour les mois à venir, se projeter dans les années suivantes, avoir le sentiment de savoir où elle va. Et puis une décision arrive. Parfois annoncée depuis longtemps, parfois beaucoup plus brutalement. Et soudain, ce qui paraissait évident ne l’est plus.
Alors les questions arrivent. Où vais-je aller ? Avec qui vais-je travailler ? Qui sera mon prochain manager ? Est-ce que j’aurai autant de liberté, de responsabilités ? Est-ce que je vais retrouver une équipe dans laquelle je me sentirai aussi bien ? Est-ce que cela va changer mes horaires, mes déplacements, mon organisation personnelle ?
Et derrière ces questions très concrètes, il peut y en avoir d’autres, plus silencieuses. Une équipe dans laquelle on a travaillé plusieurs années devient forcément une partie de notre identité professionnelle. On sait ce que l’on fait, avec qui, comment on fonctionne, ce que les autres attendent de nous. On a construit des habitudes, des relations, une certaine reconnaissance. Quand l’équipe disparaît, c’est parfois une partie de ces repères qui disparaît avec elle.
Et alors, cela peut toucher quelque chose de plus personnel : qu’est-ce que cette décision dit de moi ? Est-ce que mon travail avait de la valeur ? Est-ce que je suis toujours utile ? Est-ce que l’entreprise a encore besoin de moi ?
Il y a aussi la fatigue. Celle de celles et ceux qui ont déjà vécu plusieurs réorganisations, plusieurs changements de manager, plusieurs transformations auxquelles il a fallu s’adapter. À force, on peut finir par ne plus avoir envie de recommencer. Par perdre confiance dans l’entreprise, ou simplement par se dire : « Encore une fois, il va falloir tout reconstruire. »
C’est pour cela que je crois qu’une fin d’équipe mérite qu’on lui porte une attention toute particulière. Parce qu’elle n’est pas seulement une décision d’organisation. Ce n’est pas uniquement une ligne qui disparaît dans un organigramme. Une équipe, c’est une histoire qui s’est construite entre des personnes. Il y a eu des projets, des réussites, des difficultés, des apprentissages, des habitudes, parfois des amitiés. Il y a eu une manière particulière de travailler ensemble. Et lorsque cela s’arrête, quelque chose mérite d’être reconnu.
Nous avons parfois tendance, dans les transformations, à vouloir aller très vite vers la suite. À expliquer la nouvelle organisation, présenter les nouvelles équipes, parler des opportunités à venir et demander aux personnes de se projeter. C’est compréhensible : il faut avancer. Mais on ne peut pas projeter dans la suite avant d’avoir pris le temps de reconnaître ce que l’on est en train de quitter.
Prendre soin de cette fin ne veut pas dire rester tourné vers le passé. Cela peut simplement vouloir dire prendre le temps de regarder ce qui a été fait ensemble, de reconnaître les contributions, de dire ce dont on peut être fier, ce que l’on a appris et ce que chacun emporte avec lui. Cela permet aussi de laisser une place à ce qui est vécu : la déception, l’incompréhension, la colère, l’inquiétude, mais aussi parfois le soulagement ou l’envie de changer.
Pour un manager, ce n’est pas forcément simple. Il peut lui-même être concerné par la décision, ne pas l’avoir choisie et ne pas avoir toutes les réponses. Et pourtant, il est souvent celui vers qui les questions se tournent. Dans ces moments-là, il n’a pas besoin d’avoir réponse à tout. Dire ce que l’on sait, dire ce que l’on ne sait pas encore et donner de la visibilité sur les prochaines étapes peut déjà apporter beaucoup.
Il peut aussi être précieux de ne pas chercher immédiatement à rassurer ou à rendre la situation positive. Dire « il faut voir les opportunités » alors qu’une personne vient de perdre une équipe à laquelle elle était attachée ne l’aide pas forcément à avancer. Il faut parfois simplement pouvoir reconnaître que c’est difficile, que c’est déstabilisant, et laisser un peu de temps avant de parler de la suite.
Et puis il y a la reconnaissance. Dire à quelqu’un ce qu’il a apporté, ce que l’équipe a accompli, ce que cette expérience a permis de construire. Dans un moment où les repères professionnels bougent, cela peut aider à faire la différence entre « mon équipe disparaît » et « ma valeur disparaît ». Les deux ne sont évidemment pas la même chose, mais dans le feu du changement, on peut facilement les confondre.
Enfin, il s’agit progressivement de retrouver la capacité à se projeter. Pas forcément en ayant immédiatement toutes les réponses, mais en se demandant ce que l’on souhaite pour la suite : qu’est-ce que j’aimerais retrouver ? Qu’est-ce que j’aimerais préserver ? Qu’est-ce que cette expérience m’a appris ? Qu’est-ce que j’ai envie d’essayer maintenant ?
Le manager n’est d’ailleurs pas extérieur à tout cela. Lui aussi peut vivre une perte, de l’incertitude ou de la lassitude. Lui aussi peut avoir besoin d’un espace pour prendre du recul et mettre des mots sur ce qu’il traverse. Prendre soin de son équipe ne signifie pas devoir tout porter seul.
Les débuts, les milieux et les fins méritent la même attention. Une équipe ne se résume pas à la période pendant laquelle elle fonctionne. Sa création compte, les moments où elle se transforme comptent, et la manière dont elle se termine compte aussi.
C’est ce que j’aime accompagner dans les équipes : ces moments importants de leur vie. Au début, pour trouver comment travailler ensemble. Au milieu, lorsque quelque chose doit évoluer, se débloquer ou se réinventer. Et à la fin, lorsque vient le moment de se séparer, de clôturer une histoire et de permettre à chacun de regarder à nouveau vers la suite.
Parce qu’un changement peut être vécu comme une rupture de plus. Mais il peut aussi, lorsqu’on prend le temps de le traverser, devenir un passage. Et parfois, ce passage permet de retrouver un nouvel élan.